En octobre 2025, Andréanne Martel, directrice de projet chez Mission inclusion, a témoigné au nom de l’organisation devant le Comité permanent des affaires étrangères et du développement international (FAAE) sur la crise multiforme en Haïti. Elle portait la voix de notre équipe à Léogâne et de nos 14 organisations partenaires de femmes haïtiennes.
Deux mois plus tard, le rapport du comité « Crise multiforme en Haïti et réponse du Canada » démontre l’influence de ce témoignage : plusieurs des recommandations reflètent les priorités portées par nos collègues et nos partenaires.
« Chaque jour, nos partenaires organisations de femmes maintiennent des services essentiels malgré l’insécurité. Voir leurs priorités et leur expertise reconnues au plus haut niveau du Parlement canadien nous rappelle que le changement durable en Haïti viendra des Haïtiennes et Haïtiens eux-mêmes. »
Dre Santia Chancy, Représentante pays et Responsable de programme, Mission inclusion, Léogâne, Haïti
Les violences basées sur le genre : une crise au cœur de la crise
Des données alarmantes
De janvier à juillet 2025 seulement, le sous-cluster Violences basées sur le genre (VBG) en Haïti a enregistré 6 269 incidents. Ces chiffres ne représentent que les cas signalés ; la réalité est bien plus sombre.
- 77 % des victimes sont des femmes adultes ;
- 14 % sont des filles de moins de 18 ans ;
- 47 % des incidents sont des viols, dont 62 % sont collectifs ;
- les gangs sont responsables de 75 % des incidents signalés, utilisant la violence sexuelle comme arme de guerre.
Comme si ces préjudices n’étaient pas suffisants, près de 40 % des institutions sanitaires en Haïti sont fermées. Par conséquent, de nombreuses survivantes n’ont pas accès à la contraception d’urgence, ni aux services médico-légaux, ni au soutien psychologique. Seulement 25 % des victimes de viol sont prises en charge par du personnel de santé dans les 72 heures.
Bien que les femmes soient à la fois les premières à subir les impacts des violences en Haïti et à agir contre celles-ci, elles demeurent largement exclues des instances décisionnelles. Sur les neuf membres du Conseil présidentiel de transition, une seule femme siège, sans droit de vote, en violation du quota constitutionnel de 30 %.
Andréanne soulignait ce point :
« L’insécurité généralisée, notamment la violence sexuelle et fondée sur le genre, limite considérablement la participation des femmes aux processus politiques, ce qui accentue le déséquilibre entre les genres au sein des institutions de transition haïtiennes. »
L’approche Triple Nexus
Face à une crise qui dure depuis des décennies, les approches strictement humanitaires ne suffisent plus. C’est une erreur de penser qu’on doit d’abord stabiliser avant de renforcer : en Haïti, c’est en agissant simultanément sur trois fronts qu’on contribue à la stabilisation. C’est le principe du Triple Nexus, auquel Mission inclusion ajoute une lentille féministe.
Sur le plan humanitaire, on répond aux besoins urgents : appui aux services de santé pour les personnes déplacées et survivantes de violences sexuelles, soutien psychosocial.
Sur le plan du développement, on renforce les systèmes de santé locaux en accompagnant les institutions partenaires, y compris en santé et droits sexuels et reproductifs.
Sur le plan de la consolidation de la paix, on appuie des dialogues intercommunautaires et la participation des femmes aux processus décisionnels.
Sans services humanitaires sécuritaires, pas de stabilité ; sans institutions locales fortes, pas de développement durable ; sans cohésion sociale, les progrès s’effondrent. C’est l’une des leçons du projet PACIT (Projet d’Amélioration de la Participation Citoyenne).
Résultats du projet PACIT (2021-2025) :
- 15 113 visites domiciliaires organisées ;
- 30 056 personnes touchées (dont 17 000 femmes) ;
- 69 prestataires de santé ayant reçu une formation ;
- partenariat direct avec le ministère de la Santé Publique et de la Population.
PACIT a été une initiative de Mission inclusion en partenariat avec Éduconnexion et le ROFGL, avec le soutien d’Affaires mondiales Canada.
Quand la société civile influence la politique étrangère du Canada
Le message d’Andréanne au comité était clair : le Canada doit miser sur les organisations haïtiennes qui connaissent leur terrain, adopter une vision à long terme, et placer les droits des femmes au centre de toute intervention.
Deux mois plus tard, le rapport « Crise multiforme en Haïti et réponse du Canada » reprend les principaux constats soulevés par Mission inclusion. Le comité recommande de :
- Soutenir les organisations de femmes haïtiennes « par des modèles de partenariat prévisibles et équitables » (Recommendation 4)
- Élargir les programmes de prévention des VBG et améliorer l’accès des survivantes aux services (Recommendation 3)
- Garantir « la participation significative des femmes aux processus politiques » (Recommendation 8)
- Mettre en place des « mesures de protection solides pour prévenir l’exploitation et les abus sexuels » dans les forces internationales (Recommendation 1)
- Combattre l’impunité pour les violences commises par les gangs (Recommendation 5).
Ce que cela signifie pour l’aide canadienne
Le rapport du FAAE ne marque pas la fin d’un processus, mais une étape importante dans le débat public sur la politique canadienne en Haïti. Les recommandations constituent des orientations qui alimentent les réflexions d’Affaires mondiales Canada, mais leur mise en œuvre dépend de nombreux facteurs. Au-delà des décisions gouvernementales, la manière dont la crise haïtienne est comprise, relayée et discutée au Canada influence directement les choix politiques, les priorités d’aide et le niveau de solidarité internationale.
Notre rôle
Mission inclusion continuera à documenter l’impact de son travail, à partager ces données avec les décideurs canadiens, et à plaider pour des approches d’aide qui renforcent les capacités locales. Les recommandations du FAAE valident la pertinence de notre modèle. Ce travail repose sur la reconnaissance des organisations de femmes haïtiennes comme actrices politiques à part entière, et non comme de simples exécutantes de l’aide internationale. Nos actions en Haïti se poursuivront dans le cadre d’un nouveau projet dont nous partagerons les détails le mois prochain.
Agir en solidarité avec les organisations de femmes haïtiennes
- 1. Écrivez à vos personnes élues : Écrivez aux membres du FAAE et de la Chambre des communes pour appuyer la mise en œuvre des recommandations.
- 2. Amplifiez les voix : Partagez cet article pour augmenter la visibilité des enjeux auxquels font face les femmes haïtiennes.
- 3. Parlez-en autour de vous : Informez, sensibilisez et engagez vos proches et vos réseaux au Canada sur la complexité de la situation en Haïti, ses causes structurelles et ses impacts spécifiques sur les femmes et les filles.
Une meilleure compréhension publique est essentielle pour soutenir des politiques étrangères responsables et solidaires.
« Ce n’est pas le temps de laisser tomber les femmes haïtiennes qui porteront le stigma et les traumas de ces violences pendant toute leur vie. Nous pouvons encore faire la différence et réaffirmer notre solidarité en continuant de les soutenir, en luttant contre l’impunité et en dénonçant les violences. »
Andréanne Martel, Mission inclusion, témoignage devant le FAAE, 21 octobre 2025
